Est-ce qu’une mauvaise mastication a transformé deux lions en célèbres dévoreurs d’humains ?

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Les deux plus notoires félins tueurs et mangeurs d’humain de l’histoire sont sans doute deux lions du Tsavo, deux mâles sans domicile fixe qui ont fait des dizaines de morts avant d’être abattu par le colonel J.H. Patterson en 1898 et que vous pouvez voir posé fièrement dans l’image d’entête. Ils ont même inspiré un film, L’Ombre et la Proie... Pourtant, les légendes éclipsent souvent la réalité, surtout quand on regarde dans la gueule des créatures qui ont développé une prédilection pour la chair humaine. Une nouvelle étude de la paléoécologue Larisa DeSantis (université Vanderbilt, USA) et du zoologiste Bruce Patterson, aide à démêler le mythe de la réalité des plus célèbres mangeurs d’hommes d’Afrique.

Alors que les lions et les grands félins d’aujourd’hui tuent des humains tous les ans, les bêtes qui franchissent l’étape suivante et qui consomment leur chair nous laissent un fort sentiment d’effroi. Ces habitudes alimentaires ont sans aucun doute favorisé la célébrité des lions du Tsavo, qui aurait été responsable de la mort de 135 personnes selon le colonel Patterson. En fait ce nombre était bien moindre : une étude de 2009, qui a analysé les traces chimiques laissées sur les dents des lions, estimait qu’ils avaient, à eux deux, dévoré environ 35 personnes, assez souvent quand même pour que des traces du choix de leur inhabituel menu soient visibles sur leurs crocs.

Pour DeSantis et Patterson qui savent interpréter les formes et les traces laissées sur les os, les dents non seulement donnent un aperçu du genre de nourriture qu’un animal s’est habitué à manger, mais ils enregistrent également ce qu’il mangeait dans les jours et les semaines avant sa mort. Ces indices microscopiques s’appellent en anglais “microwear” (usure de surface microscopique), et incluent des rayures et des fosses qui peuvent être liées à des types particuliers d’aliments. Pour la nouvelle étude, DeSantis et Patterson ont observé ces microwear sur les dents des lions Tsavo, ainsi que sur celles du lion Mfuwe qui a mangé six personnes en 1991, pour voir si leurs dents révélaient un changement de régime par rapport aux autres lions, guépards et hyènes.

Des modèles 3D des microscopiques motifs d’usure des dents de lion. Les deux en haut à gauche proviennent de lions sauvages capturés, en haut à droite d’un lion captif, les deux en bas à gauche proviennent des lions du Tsavo (The Field Museum of Natural Histoire)

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Ils étaient particulièrement à l’affût de signes montrant que les lions brisaient le squelette de leurs victimes comme il l’avait été indiqués dans le récit du colonel Patterson :

J’ai un souvenir très vif d’une nuit particulière lorsque les bêtes ont saisi un homme et l’ont amené près de mon camp pour le dévorer. Je pouvais les entendre écraser les os, et le bruit de leur ronronnement affreux remplissait l’air et retentit dans mes oreilles pendant des jours.

Si le colonel avait raison, de telles habitudes auraient sans aucun doute laissé des traces sur les dents des lions, confirmant l’histoire édulcorée du chasseur. Pourtant, DeSantis et Patterson n’ont pas trouvé de lien à cette partie sombre du récit.

Selon DeSantis :

Nous avons été surpris de ne voir aucune preuve d’extrême durophagie*.

(*durophagie : fait de se nourrir de proies dures par rapport à ses dents et devant être broyées).

Ce manque de preuve a également été contraire à l’une des explications traditionnelles du comportement de l’animal à l’égard des hommes. On pensait qu’une épidémie locale de peste bovine avait éradiqué le zèbre et le gnou que les lions chassaient habituellement, poussant les félins à se nourrir d’humains. Mais la nouvelle étude révèle qu’ils ne présentaient pas un comportement de charognards en déterrant les humains ou qu’ils ne leur brisaient pas les os en désespoir de cause.

Selon DeSantis :

Les lions qui mangent des hommes ont des motifs d’usure microscopique semblables aux lions en captivité qui reçoivent généralement de la nourriture plus tendre.

Pour les lions du Tsavo et Mfuwe, une bonne proportion de cette “nourriture plus tendre” était la chair humaine.

Pourquoi les lions du Tsavo et Mfuwe se sont tournés vers la chasse aux humains reste un mystère. Mais, DeSantis et Patterson indiquent certains facteurs potentiels. Le lion Mfuwe, ainsi que l’un des lions du Tsavo, présentaient de graves blessures à leurs mâchoires. Ainsi, ils n’auraient pas été aussi habiles pour attraper leurs proies habituelles, les tendres humains auraient offert une attrayante alternative. Selon DeSantis, les humains étaient un aliment de dernier recours et les lions étaient principalement axés sur les parties molles.

Images tirées de l’étude : images des blessures du mangeur d’hommes du Tsavo (a) et de Mfuwe (b). (The Field Museum of Natural Histoire/ Scientific reports)
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La nouvelle étude rappelle que les spécimens historiques bien conservés peuvent souvent révéler leurs anciens secrets plus tard, note DeSantis tout en précisant :

Nous devons arrêter de penser aux humains comme le sommet de la chaîne alimentaire.

Les enregistrements fossiles montrent clairement que les humains ont été la proie d’autres animaux durant toute notre histoire, et 563 personnes ont été tuées par des lions en Tanzanie entre janvier 1990 et septembre 2004. Le risque de mourir d’un accident de voiture est bien évidemment bien plus élever que celle de rencontrer un lion. Mais cette statistique rappelle que d’autres espèces ne reconnaissent pas la position dominante que nous nous sommes attribués. Pour certains animaux/ insectes, nous sommes encore des proies.

L’étude publiée dans Scientific Reports : Dietary behaviour of man-eating lions as revealed by dental microwear textures.

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