Le visqueux baiser des fourmis est un autre moyen de communication qui engendre une forme de démocratie dans la fourmilière

Fourmis- trophallaxis

Organisatrices, constructrices et agricultrices, les fourmis ont développé différentes manières de partager des ressources et d’aider leur colonie à prospérer. Parmi elles, il y a leur “bouche-à-bouche”, connu sous le nom de trophallaxie, qu’elles utilisent pour se passer de la nourriture. Les scientifiques ont découvert qu’il y a beaucoup plus de choses qui se jouent lors de ces échanges buccaux, comme une occasion de transmettre d’importants messages chimiques qui vont façonner la prochaine génération de la colonie.

Photo d’entête  d’Adria LeBoeuf / université de Lausanne.

Selon le professeur Richard Benton, du Centre de Génomique Intégrative de l’université de Lausanne (Suisse) :

Beaucoup de chercheurs considèrent la trophallaxie comme un moyen de partage des aliments. Mais elle se produit dans d’autres contextes, par exemple, lorsqu’une fourmi est de nouveau réunie avec un partenaire de nid après l’isolement. Nous avons donc voulu voir si le fluide échangé par trophallaxie contient des molécules qui permettent aux fourmis de se passer entre elles d’autres messages chimiques et non juste de la nourriture.

L’équipe a donc recueilli des échantillons de fluides provenant de fourmis charpentières de Floride qui utilisent la trophallaxie et ils ont utilisé la spectrométrie de masse et le séquençage de l’ARN pour analyser son contenu. Elle a constaté que le fluide contenait un grand nombre de protéines qui semblent réguler la croissance des fourmis et des niveaux élevés d’une hormone juvénile qui joue un rôle clé dans le développement, la reproduction et le comportement des insectes.

Pour évaluer très exactement ce rôle, l’équipe a glissé l’hormone dans la nourriture de fourmis élevant des larves et elle a suivi les résultats. Comme il s’avère, les larves élevées avec le supplément d’hormones étaient deux fois plus susceptibles d’atteindre l’âge adulte. L’équipe affirme que les fourmis semblent délivrer sélectivement les hormones pour façonner l’avenir et corriger les lacunes de la population de la colonie.

Selon Adria LeBoeuf, responsable de l’étude :

Cela indique que l’hormone juvénile et d’autres molécules transférées de bouche-à-bouche sur ce réseau social pourrait être utilisée par les fourmis pour décider collectivement comment leur colonie se développe. Ainsi, quand les fourmis nourrissent leurs larves, elles ne se contentent pas de leur donner de la nourriture, elles émettent des bulletins quantitatifs pour leur colonie, administrant différentes quantités de composants favorisant la croissance pour influencer la prochaine génération.

A travers ce comportement collectif, il est possible que la colonie s’autorégule sur le long terme et détermine son développement. Elle estime en quelque sorte la quantité, le type et la taille des ouvrières dont elle a besoin, en fonction des saisons et des stocks de nourritures disponibles par exemple. En hiver, la collectivité aura tout intérêt à produire peu d’individus, mais résistant. Tandis qu’en été, elle créera davantage d’ouvrières pour avoir un maximum de ressources à disposition. Il s’agit presque d’une forme de démocratie.

Et parce que les fourmis ne sont pas les seules créatures à échanger des fluides par trophallaxie, avec les termites, les abeilles, les guêpes et d’autres, la découverte soulève la possibilité que des processus similaires soient en jeu chez d’autres insectes sociaux et peut-être aussi chez d’autres animaux.

Toujours selon Adria LeBoeuf :

Globalement, nous montrons que le liquide transmis entre les fourmis contient beaucoup plus que des aliments et des enzymes digestives. Nos résultats suggèrent que la trophallaxie sous-tend un canal de communication privé que les fourmis utilisent pour diriger le développement de leurs jeunes, semblable au lait chez les mammifères. Plus généralement, cela ouvre la possibilité que l’échange oral de fluides, comme la salive chez d’autres animaux, serve également des rôles jusqu’alors insoupçonnés.

L’étude publiée dans eLife : Oral transfer of chemical cues, growth proteins and hormones in social insects et présentée sur le site de l’université de Lausanne : Bon baiser de fourmis.

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